Divagations pédagogiques. 1er volet

Publié le par Kathia Martinez

Divagations pédagogiques. 1er volet

Professeur de lettres modernes, j'enseigne dans un établissement difficile, un établissement classé REP+, depuis quelques années.

Mon rôle ou mes rôles sont d'amener mes élèves à comprendre ce qu'ils lisent, à s'exprimer dans le registre courant, à maitriser la langue française, à l'écrit et à l'oral, à avoir une culture commune. Or, force est de constater que je me sens comme Sisyphe sur son rocher. J'ai beau testé de nouvelles méthodes, en respectant les instructions officielles, mes élèves, en fin de 3ème, n'arrivent toujours pas à s'exprimer correctement, n'arrivent toujours pas à comprendre un texte qu'ils lisent, dans la grande majorité des cas.

Il y a plusieurs raisons à cela. La première raison est le contexte. Les élèves de mon établissement éprouvent des difficultés d'apprentissage dues à leur existence personnelle. Certes, il y a toujours des exceptions, des élèves, qui malgré leur contexte, suivent, travaillent et arrivent à assimiler mais la proportion est d'environ 4 élèves par classe. Le reste de la classe se situe entre une moyenne fébrile et un niveau très inquiétant. Nombreux sont ceux qui quittent le collège sans arriver à écrire une phrase correctement, ou même à vous raconter à l'oral un simple événement. Pourtant il y a de l'intelligence dans ces élèves là, il y a du potentiel mais notre système, nos méthodes ne permettent pas d'enseigner à ces élèves. On les laisse là, sur ces chaises, perdus dans ce qui est raconté, endormis ou réfractaires à ce qui est expliqué comme nébuleuses notions. "Comment, tu n'as pas appris ta leçon sur le point de vue de la narration ? Tu n'as toujours pas saisi la différence entre une proposition subordonnée, une proposition coordonnée ou juxtaposée ? Mais comment vas-tu réussir si tu n'apprends pas ?!". Oui, comment apprendre des termes si complexes à des élèves qui ne maitrisent pas la lecture ? Ils savent lire, la plupart, mais n'arrivent pas à comprendre ce que dit un texte. Ils n'arrivent pas à le saisir, à le faire leur.

Alors, devant ces immenses difficultés, je tente un tas de stratégies pédagogiques. Au fil de ces années à enseigner dans ce genre d'établissements scolaires, j'ai mis au point différentes méthodes. Méthodes que je ne livrerai pas ici car ce serait trop long et fastidieux pour ceux qui n'enseignent pas. Force est de constater que je n'arrive toujours pas à faire progresser ces élèves en rupture d'apprentissage ou rarement. Devant mon incapacité, je me suis demandée ce qu'il fallait faire pour les amener à construire leur connaissance. La difficulté de ce métier est qu'il n'y a pas de solutions toutes faites. Ce qui fonctionne là, à ce moment donné, ne fonctionnera pas forcément l'année d'après, parce que la classe sera différente, l'ambiance, le niveau des élèves, le contexte.

Ce qui manque au métier d'enseignant est l'empirisme, la démarche autonome et scientifique de ce que nous faisons apprendre et de la manière de faire. Il manque à l'éducation nationale une véritable concertation entre le ministère et ceux qui appliquent les directives, c'est à dire les enseignants. Pour l'an prochain, les enseignants travaillent déjà à l'application de la réforme du collège. Oui, il fallait faire une réforme parce que le niveau ne cesse de baisser, parce que nous laissons trop d'adolescents sortir du collège sans savoir maitriser le minimum, c'est à dire maitriser la langue française dans son registre courant, développer une autonomie, interroger le monde et y trouver des réponses personnelles, même si ces dernières sont en perpétuelles construction, forger une culture commune. Seulement cette réforme passe à côté de l'essentiel mais j'y reviendrai dans un prochain volet.

Devant l'abattement d'élèves détournés des cours, tout en étant présents, devant ce refus d'apprendre, je me suis demandée si nous ne passions pas à côté de l'essentiel. Nous n'interrogeons pas, dans la classe, dans l'exercice du métier, la manière dont l'élève s'accapare les connaissances, comment il peut apprendre, découvrir et y trouver un intérêt quelles que soient ses capacités, ses centres d'intérêts, sa logique personnelle. On ne permet pas à l'élève de trouver sa méthode, on lui impose des notions, telle une oie en plein gavage, des notions à maitriser sans s'interroger comme cela fonctionne dans la tête d'un être humain. Il manque de vraies interrogations sur ce sujet là.

Un enseignant ne peut pas faire de la pédagogie différenciée en classe entière, systématiquement. La pédagogie différenciée est une méthode qu'appliquent les professeurs d'éducation physique et sportive à partir des compétences naturelles et diversifiées des élèves. Les professeurs d'autres matières ne peuvent pas mettre en place ce genre de méthode, régulièrement car, outre le surcroit de travail ( préparer un cours sur une notion et la transmettre en mettant en place différents supports selon les niveaux), le nombre d'élèves dans une classe, tous assis, presque sagement, cela risquerait d'être trop complexe, pesant et de se terminer en résultats similaires. Cela demanderait ensuite à l'enseignant de synthétiser à partir des différents supports le même résultat pour en retirer une synthèse, une leçon. Cette méthode reste intéressante et utile malgré tout mais n'est pas la solution. Elle a le mérite de prendre en compte la diversité d'apprentissages à partir de ce qu'est l'élève, de le traiter avec équité.

Cependant, au fil de mes expériences pédagogiques, j'ai retiré quelques démarches intéressantes mais qui ne sont pas exploitées ou qui ne peuvent pas l'être car de nombreuses personnes se mêlent de notions qu'elles ne maitrisent pas. Le métier d'enseignant est un métier à part, un métier qui ne s'enseigne pas vraiment, un métier qui demande de développer un tas de compétences à partir de l'empirisme, à partir du terrain.

Je suis passionnée par mon métier, j'aime transmettre, expliquer, apporter pour rendre l'autre autonome, libre, citoyen. Ainsi, après avoir testé quelques méthodes, toutes personnelles, j'en suis arrivée aux constats suivants : il y a un manque notable de la reconnaissance de la sérendipité du savoir, de la manière dont l'apprenant s'approche du savoir, peut le faire sien. Quand vous travaillez avec des élèves qui ne maitrisent pas grand chose et que vous arrivez à faire progresser certains, vous vous rendez compte que la France est en retard sur les méthodes.

(La suite prochainement).

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