Divagations pédagogiques. 2ème volet.

Publié le par Kathia Martinez

Divagations pédagogiques. 2ème volet.

Dans mon précédent article, je parlais de "sérendipité" du savoir. Qu'est-ce que cela ? La sérendipité est une manière de comprendre quelque chose précédée d'une découverte, par hasard. Cette méthode permet d'éveiller ce qui a, sans doute, façonné notre intelligence, faite de sagacité et de création, durant toute notre évolution.

Cependant, quand on enseigne, la notion est déjà acquise, elle n'est plus soumise à la sérendipité pour l'enseignant mais devrait l'être pour l'élève. Or, nous appréhendons le savoir de manière trop directive non pas dans les compétences à développer, ni dans le contenu des programmes mais dans les méthodes, c'est dire dans les manières d'approcher les élèves avec le savoir. Nous ne créons pas d'espace fortuit, d'espace d'apprentissage dans lesquels s'inscrit la sérendipité. La nouvelle réforme du collège n'ignore pas ce point et je trouve qu'elle va dans le bon sens mais elle ne cible pas où il faudrait, elle ne permet pas de tester d'autres manières de transmettre parce qu'il n'y pas assez de moyens. Ces moyens ne sont pas que financiers mais ce n'est pas le but de mon article.

Pour en revenir aux méthodes, la France n'ignore pas mais n'arrive pas à "moderniser" les savoirs et les savoir-faire. Qu'est-ce que j'entends par "moderniser" ? J'entends par prendre en considération ce que l'homme est, devient. La société a tant évolué que l'humain en est faconné. Un adolescent de 1980 n'apprenait pas comme un adolescent de 2016. Il n'apprenait pas de la même manière parce qu'il se situait différemment face au savoir. Il faut toujours s'appuyer sur les contextes social, économique, politique d'une époque. Bien sûr, ces évolutions sont assez lentes mais elles deviennent. Au bout d'un certain moment, les choses changent tant qu'il faut s'adapter et reconnaitre l'évolution. Depuis prés de 20 ans et surtout depuis une dizaine d'années, la place de l'individu, l'apparition d'internet, des réseaux sociaux et de la cyberculture, son rapport à la technicité et au savoir ont révolutionné la manière de penser, de réfléchir et d'apprendre.

Je vais prendre un exemple précis. J'ai pu remarquer avec l'ère internet que les élèves lisaient et écrivaient différemment. En effet le rapport à la lecture a changé. Les supports sont souvent des conversations entre camarades où l'écriture singe la conversation orale, d'une part. D'autre part, la lecture devient très courte. Il s'agit de citations approximatives véhiculées sur le net, d'articles brefs, qui souvent sont bourrés d'erreurs orthographiques ou syntaxiques. Il ne faut pas oublier que les réseaux sociaux poussent les gens à écrire vite et bref. La pensée ne se déplie plus, ne se construit plus dans la rigueur. Le langage s'oriente vers autre chose. Vers quelques chose de plus phatique. Le monde qui entoure l'école s'éloigne de la rigueur exigée à l'école de part l'apparition de cette technicité nouvelle qu'est internet. Je n'ai pas d'avis négatifs sur la technicité, elle demande à l'homme de l'apprivoiser, rien de plus. Cependant, les rédactions incessantes en sms, que ce soit à travers de la téléphonie mobile ou d'internet, rédactions où les mots sont écrits en partie avec une base phonétique ont rendu les règles orthographiques bien plus compliquées. Ainsi, je trouve dans de nombreuses copies, des confusions entre « mais » et « mes », « on » et « en », « se » et « ce » etc. Outre l'orthographe, s'en suivent les problèmes de ponctuation. La ponctuation demande de réfléchir à votre phrase et je dirai même à votre paragraphe. Quand vous passez vos journées à écrire du langage oral et que vous êtes un adolescent, forcément vous êtes très éloigné de la rigueur que demande l'acte d'écrire. Écrire des phrases qui suivent une logique, dans la rigueur de l'orthographe et de la syntaxe, dans le registre courant, devient extrêmement difficile pour nos adolescents.

Il en est de même pour la lecture. La majorité des élèves savent lire mais n'arrivent pas à comprendre ce qu'ils lisent. Le texte, du fait de son déploiement, de sa logique, de sa structure, de son lexique, devient trop opaque. Les élèves articulent convenablement les sons, les mots mais n'y trouvent pas de sens. Le texte devient ennuyeux car trop difficile. Ennuyeux car les élèves sont habitués à être passifs, passifs devant la télévision, devant les cyber-médias. Là, le texte leur demande de s'investir, leur demande de comprendre, de s'approprier une histoire, une logique, une vision du monde.

Cette année, j'ai, entre autres classes, une classe de 4ème particulièrement difficile. Difficile parce qu'ils sont trop nombreux, que les têtes de classes sont en nombre réduit, parce qu'il y a des bavardages incessants, des élèves très compliqués à gérer et d'un niveau général très moyen. Devant cela, j'ai décidé de mettre au point de nouvelles méthodes.

Tout d'abord, toute l'année, j'ai décidé de faire étudier à ces élèves que des oeuvres intégrales, sauf pour la poésie. Normalement, on oscille entre groupements de textes et œuvres intégrales. Pourquoi ai-je décidé de me lancer dans l'étude d'oeuvres intégrales toute l'année face à une classe si compliquée avec un niveau si moyen ? Tout d'abord, je répondrai honnêtement que c'est parce que je voulais tester quelque chose, je voulais les amener vers le texte qui se déplie, qui a un début, son histoire et une fin. Pour cela, j'ai travaillé conjointement dans l'interdisciplinarité. Interdisciplinarité avec l'histoire, avec la documentation, avec le multimédia également. Je travaille avec un artiste et nous adaptons une nouvelle fantastique en jeu vidéo. L'oeuvre a été aussi étudiée avec moi selon les notions à apprendre mais elle a continué son chemin, faisant des ponts avec d'autres matières. Ainsi ils ont lu et étudié une pièce de Molière, une nouvelle fantastique en lecture intégrale, une autre en lecture cursive, une nouvelle réaliste en lecture intégrale et une autre en lecture cursive. Une lecture cursive n'est pas étudiée de manière détaillée, comme une oeuvre intégrale mais elle est faite pour vérifier une forme littéraire, un courant, un type de texte. On évalue ce que l'on souhaite que l'élève retrouve dans cette oeuvre complétant celle qui a été étudiée plus précisément en oeuvre intégrale. Là, après les vacances, ils vont étudier un roman d'Émile Zola, en forme abrégée.

Quant à la méthode, pour ne faire que des œuvres intégrales durant pratiquement toute l'année, j'ai du innover le rapport à la lecture. Plus précisément, j'ai, en permanence, vérifié que le sens littéral était acquis. Au début ce fut un peu compliqué car les élèves n'avaient pas l'habitude de lire. Je n'ai pas fait travailler l'écrit énormément dans un premier temps. Par contre, j'ai laissé une immense place à l'oralité. Certes, il y a avait parfois des questions à partir d'un passage mais ce qui m'importait c'était de les amener vers la découverte par eux-mêmes, à dire ce qu'ils en avaient pensé et moi d'écouter leurs difficultés. J'ai tenté de créer l'acquisition par hasard, un hasard calculé, voulu et orienté. Les notions grammaticales, qu'elles soient de phrase, de texte ou de discours ont toujours été envisagées de manière inductive. La méthode inductive est l'inverse du cours magistral, qui passe par la déduction : On expose les notions et les apprenants appliquent. L'induction, vous partez de faits, d'observation de ces faits, vous amenez les élèves à comprendre le mécanisme et ensuite vous faites la leçon pour y revenir par des exercices d'application. Les conclusions étaient d'abord dites à l'oral et ensuite rédigées par les élèves chez eux avec leurs mots. Elles n'étaient reprises que par moi, une fois le travail fait par eux. À mon grand étonnement, les élèves ont commencé par « vivre » les œuvres, c'est-à dire par les interroger au-delà du cours. J'avais des questions auxquelles je ne m'attendais pas. Par exemple, dans La Jalousie du Barbouillé de Molière, les élèves ont interrogé ce que pouvait ressentir le Barbouillé, les raisons de sa jalousie, ont été très sévères envers son épouse et sa duplicité. Jamais auparavant avec une classe aussi compliquée, je n'étais arrivée à les faire entrer autant dans une œuvre. Il en était de même pour le Nez de Nicolas Gogol. Cette nouvelle est difficile mais à force de travailler transversalement, d'alterner les modalités d'études, les élèves ont compris dans la grande majorité ce que racontait cette œuvre, ont développé leur interrogations sur les personnages, les ont commentés, les ont faits leurs.

Et c'est après cette étude intégrale qu'ils ont fait une rédaction et là, j'ai été très étonnée. D'une part, de par leur envie de raconter une histoire à l'écrit ! En général, les élèves éprouvent d'énormes difficultés à écrire et ne sont pas motivés. Étonnée aussi de par leur progrès lexicaux, orthographiques et syntaxiques. Je leur ai appris à faire un brouillon, à faire des paragraphes. Je leur ai appris à se servir d'un dictionnaire pour les conjugaisons, du lexique utilisé dans l'année. D'autre part, j'ai été témoin de leur plaisir d'écrire ! Les élèves ont pris du plaisir, du plaisir à écrire parce que leur imagination a été travaillée, parce qu'ils ont lu, abordé l'univers textuel qui a été rendu vivant de par ses liens avec d'autres matières, par l'oralité, par le lexique. Nombreux me demandaient des synonymes de mots courants, comme "demander", "dire", "voir", "ensuite", "maison" etc. Nombreux me demandaient aussi comment l'on accordait tel verbe... J'ai également testé de nouvelles manières d'évaluer. Ils sont évalués de double manière, par la note et par les compétences. Ainsi, un élève qui a 10/20, il se repère à la note mais aussi sur ce qu'il sait faire, les points qu'il n'a pas réussis encore à maîtriser et ceux qui sont en cours d'acquisition. J'ai parfois pratiqué l'évaluation positive. L'évaluation positive consiste à ne relever que les points justes, que ce qui est bien réalisé, bien compris. Sans compter la complicité qui s'est installée avec cette classe bien complexe. Nous arrivons à échanger, à discuter. Certes, de nombreux élèves éprouvent des difficultés, tous n'avancent pas à la même mesure mais il y a eu une nette et franche progression depuis le début de l'année. Est apparu un intérêt pour la lecture qui s'affirme dans l'écriture. Tout cela a été possible grâce au décloisonnement de l'étude des œuvres, leur permettant de construire leur propre découverte et d'acquérir des notions importantes et difficiles. C'est un grain de sable mais un grain tout de même.

Je n'affirme pas que cette méthode est la meilleure car il n'y en a aucune de meilleure dans l'enseignement. Elle a été construite en fonction de la classe, de son niveau et ses personnalités. Ils ont pour certains d'immenses lacunes qui ne peuvent pas êtres comblées en une seule année. Il ne s'agit pas d'un texte théorique mais d'un témoignage de pratiques pédagogiques.L'enseignement demande de l'innovation dans les méthodes par contre.

En France, nous avons des méthodes d'enseignement désuètes, coincées, éloignées de ce qu'est devenu l'homme et de la manière dont il peut apprendre au 21ème siècle.

La suite prochainement ...

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